Accroche sonore : un matin à Accra, la basse tape, le vent danse

Imagine : la ville commence à respirer, les trottoirs d’Accra résonnent des klaxons et des salutations – et sur le bord de la route, quelqu’un branche une enceinte. Ce qui déborde dans la chaleur de l’air, c’est un riff de guitare qui vrille doucement, porté par des cuivres qui semblent appeler la foule. Le highlife n’est pas juste une musique : c’est une atmosphère, un art de la rencontre. C’est tout sauf un vieux souvenir. Le highlife pulse partout là où on cherche la fête, l’envol, la tendresse d’un refrain qu’on connaît déjà, même si c’est la première fois.

Highlife, c’est quoi ? (Et pourquoi on en entend même chez Wizkid ou MHD)

Highlife, c’est un mot venu de l’anglais colonial. Autrefois, il désignait la musique bourgeoise, punaisée aux orchestres d’hôtel réservés aux “bien habillés”. Mais le gros du groove, lui, traînait dans les bars, les fêtes de quartier, les jardins où on dansait la nuit. Très vite, c’est devenu le son du Ghana entier. La formule highlife ? Elle mélange des rythmes traditionnels, souvent d’Akan ou de Ga (ethnies principales du sud du Ghana), des guitares “palm-wine” (musique de buveurs de vin de palme, née du brassage entre marins ghanéens et Sierra-Léonais), des cuivres façon fanfare britannique... et plus tard, des claviers et de l’électronique. On entend un goût très particulier pour la polyrythmie : ça veut dire que plusieurs rythmes se superposent, donnant une sensation de mouvement continu, mais toujours dansant. À cela s’ajoute le jeu de guitare lead, vif, presque chantant. Côté chant, on parle en anglais, twi, ga, ou pidgin, souvent avec humour ou nostalgie. Ça raconte la ville, l’amour, la politique, la migration.

Écoute donc “Yaa Amponsah” par The Tempos ou “Odofo Nobeko” de E.T. Mensah, et tu verras : impossible de rester immobile !

Aux sources du highlife : des navires, des bals et beaucoup d’audace

Pour remonter aux racines du highlife, il faut imaginer le Ghana (alors Gold Coast) au début du XXe siècle. Accra, Cape Coast : ports bruissements, ouvriers, marins. On improvise des fêtes. Les marins caribéens et africains ramènent le calypso et la patte de la “palm-wine music”.

  • Palm-wine : guitare acoustique, percussions locales (cloche, shakers, congas), chant délié et improvisé. Elle vient du Sierra Leone, du Libéria, remonte la côte.
  • Fanfare européenne : les colons forment des Brass Bands (orchestres de cuivres et de percussions, façon militaire, mais vite récupérés par les musiciens locaux).
  • Danses de société : la valse, la polka, le foxtrot : adoptées puis métissées sur place, histoire de titiller les pas.

Dans les années 1920-30, la “dance band” moderne émerge, portée par E.T. Mensah, pionnier incontournable.

  • E.T. Mensah & the Tempos : le roi autoproclamé du highlife, saxophoniste inventif, qui a transformé la tradition en standard urbain.
  • I.K. Dairo au Nigeria, mais lui aussi avec ce goût pour la rencontre entre blues africain, rythmes yoruba, guitares électriques british.

Une anecdote ? Les musiciens ghanéens venaient souvent jouer à Lagos, et inversement : on a beau tracer des frontières, la musique, elle, circule insatiablement.

Exploser les rythmes : le highlife et la ville électrique des 70’s

Ce qui fait bouger le highlife, c’est sa plasticité. Années 1960-70 : le Ghana devient indépendant (1957), le son s’émancipe encore plus. La radio grimpe partout, les studios cassent les codes. L’électricité entre dans la danse : on branche la guitare, on sample déjà (même si on appelait pas ça comme ça).

  • Boum : le “guitar band highlife” avec Nana Ampadu (African Brothers Band), Okukuseku International : riffs hypnotiques, lignes de basse chaloupées.
  • Highlife orchestral ou “danceband” avec cuivres et élégance, immortalisé par E.T. Mensah, puis Amakye Dede (et son Apollo High Kings) : les bals de prestige.
  • Burger highlife : sons exilés, nés dans la diaspora ghanéenne d’Allemagne, façon disco-funk électronique. George Darko invente presque l’afro-boogie avec "Ako Te Brofo" en 1983 – morceau qui inspirera l’afrobeat, l’afrohouse, la pop naija moderne.

Le highlife s’inspire aussi du jazz américain (Dizzy Gillespie a carrément joué avec Mensah en 1956 !), du rock, mais reste une signature identitaire, un révérencieux pied dans les traditions Akan.

Highlife, afrobeat, hiplife : la généalogie du groove moderne

Impossible de parler du highlife sans évoquer sa famille XXL. Fela Kuti, côté Nigeria, commence sa carrière dans le highlife pur avant de créer l’afrobeat, encore plus politisé, jazzy, hypnotique. Tony Allen, architecte rythmique, cite systématiquement E.T. Mensah comme une source.

Dans les années 1990, un nouveau mot éclot à Accra : hiplife. Le hiplife mixe l’instrumentation et la rythmique highlife avec le flow et la drum machine de la hip-hop. Reggie Rockstone surnommé “le parrain du hiplife”, pose le premier tube en twi-rap (“Choo Boi”, 1997).

Bloqué dans les années 2000 sur “Ahomka Womu” de VIP ? Tu danses déjà sur du hiplife sans le savoir : percussions digitales, guitare en échos, chant saccadé… Le Ghana a réussi à inventer un rap hybride, qui se moque de la pureté mais reste fidèle à la logique d’ouverture du highlife. Aujourd’hui, ce sont des genres comme l’afrobeats (au pluriel), le coupé-décalé, l’azonto, qui empruntent au highlife sans complexe.

Panorama : figures-clés et morceaux à (ré)écouter absolument

  • E.T. Mensah & the Tempos : “All For You”, “Day By Day”, “Ghana Freedom” – fondations du genre.
  • Ramblers International Band : “Knock On Wood” – hit des années 70, cuivres à l’honneur.
  • Nana Ampadu & the African Brothers Band : “Ebi Te Yie” – chronique sociale sur riff dansant.
  • George Darko : “Ako Te Brofo” – le burger-highlife dans ce qu’il a de plus funky.
  • Amakye Dede : “Iron Boy” – ballade électrique et tube des “highlife lords”.
  • Reggie Rockstone : “Plan Ben?” – ouverture pure sur l’ère hiplife.
  • King Promise (génération actuelle) : “CCTV” – boucle du highlife, sons digitaux, voix mélancolique.
  • Kuami Eugene : “Angela” – la preuve que le highlife n’a pas d’âge : des millions d’écoutes chez les jeunes.

Le highlife aujourd’hui : mémoire vivace ou pop sans frontières ?

Si tu mets la radio à Accra aujourd’hui, le highlife traîne partout : dans les pubs, les mariages, chez les DJs… Mais on le retrouve aussi, largement transformé, dans les sons de M.anifest, Fuse ODG, Mr Eazi, ou Gyedu-Blay Ambolley. Et pas que : La scène Londres-Ghana fait danser les clubs anglais sur des grooves highlife modernisés. Quelques labels à suivre de près :

  • Analog Africa (écoute les compils “Afrobeat Airways” ou “Essiebons Special”)
  • Soundway Records (trésors de rééditions si tu veux comprendre les ponts)
  • Kalita Records (pour les diggers de rare grooves)
PériodeParticularité du highlifeMorceaux emblématiques
1930-50 Dance bands, cuivres, vocals suaves, influences palm-wine E.T. Mensah “Ghana Freedom”
1970-85 Guitares électriques, basse plus marquée, naissance du burger-highlife George Darko “Ako Te Brofo”
1990-2020 Hiplife, hybridations hip hop, sons digitaux, légèreté pop VIP “Ahomka Womu”, King Promise “CCTV”

L’invitation : le highlife, c’est une porte, pas un musée

À la fin, le highlife n’est jamais resté figé. C’est un groove contagieux, un passeport sans date d’expiration. Alors va écouter quelques classiques. Laisse-toi attraper par une guitare sautillante ou un refrain entêtant. Tu peux partir du Ghana, mais, très vite, tu te retrouves à Lagos, Londres, Paris ou dans ta propre playlist, là où le rythme t’appelle. Car le highlife, malgré la mondialisation des beats, continue de briller par sa chaleur, en tissant les ponts invisibles entre générations et continents. Tu veux aller plus loin ? Plonge dans “Afrobeat Airways” ou “The Rough Guide to Highlife” (World Music Network). Monte le son. Partage tes découvertes ici. Le highlife, ce n’est pas qu’une histoire - c’est un battement à vivre.

Sources : The Guardian, BBC, Soundway Records, RFI Musique, Analog Africa, Modern Ghana, The Conversation Africa, “Highlife Time” (John Collins).

En savoir plus à ce sujet :