De Douala à Spotify : Qui fait vivre le makossa et le bikutsi aujourd’hui ?
Ferme les yeux un instant. Imagine-toi au bord du fleuve Wouri de Douala, la ville encore tiède à la tombée de la nuit. Quelque part, derrière une rang...
Imagine un lever de soleil qui filtre à peine sous la canopée verte. Les oiseaux se réveillent, il y a cette fraîcheur, ce grondement tout doux. Et au milieu, des voix qui s’élèvent : des nappes vocales qui se superposent, des frappes rapides, le frottement d’une feuille sur la paume, comme si le temps battait différemment. Tu viens d’atterrir chez les peuples Aka, Baka ou Mbuti — les « Pygmées » des forêts équatoriales.
Leur musique, c’est d’abord une mise en écoute du monde. Pas un décor. Elle fait danser la chasse, accompagne le miel, soigne une nuit d’orage. Elle se construit à plusieurs, sur des cycles mêlés, chaque chanteur glissant une petite pulsation, un contre-champ, une autre couleur.
Ce qui étonne : cette complexité sans partition, ce groove qui naît du collectif. Rien d’écrit, tout dans l’oreille. Des polyphonies — ça veut dire plusieurs voix qui inventent ensemble des trames sonores quasi hypnotiques. C’est là que ça commence à résonner ailleurs…
Si tu écoutes un enregistrement des Aka capté par Simha Arom dans les années 1970 (le grand ethnomusicologue français, qui a « dormi dans la brousse pour capter ces voix », dixit France Musique), tu entends déjà un geste très contemporain :
À la première écoute, ça déroute. Au bout de deux minutes, tu te laisses emporter par ces ondes qui s’emmêlent comme les lianes. Et c’est cette sensation — ce “feeling de forêt” — qui va plus tard parler aux oreilles des pionniers de la musique contemporaine.
À écouter pour sentir cette énergie : Missa Luba : Kyrie (une messe à la congolaise par des chœurs influencés par les polyphonies pygmées), ou Musique Aka : chants de l’Enfant (Ocora Radio France).
Années 1960. Steve Reich, pionnier du minimalisme américain, voyage en Afrique à la recherche d’autres façons de faire tourner le temps. Il tombe très fort sur les polyrythmies — c’est ce truc où plusieurs rythmes se croisent et dialoguent, chacun à son tempo — des Pygmées et des communautés Ghanéennes.
Reich raconte avoir été fasciné par “l’élasticité du temps, la façon dont tout le monde joue ensemble sans jamais s’arrêter sur une seule pulsation” (The Rest Is Noise, Alex Ross). Il écoute les enregistrements de Simha Arom et va créer une pièce culte : Drumming (1971). On y retrouve ce balancement, cette montée en boucle, ce jeu collectif où chaque percussion entre quand elle sent le bon moment.
Même ascenseur émotionnel chez György Ligeti, qui découvre la musique des Aka grâce à Arom et s’en inspire pour ses chœurs labyrinthiques, comme Lux Aeterna (1966) ou Aventures (1963-65). Chez Ligeti, c’est la brume sonore du chant pygmée qui s’expanse : des voix, des glissements de timbre, des strates qui s’empilent sans jamais se gêner. Il l’avouera lui-même dans plusieurs entretiens (cf. Simon Broughton et Mark Ellingham, Rough Guide to World Music).
En France, François-Bernard Mâche reprend la notion de « variation collective » pour écrire des pièces qui fonctionnent par improvisation guidée, notamment dans RETROVO, pour cinq musiciens improvisateurs (1976). L’idée : plus de baguette, moins de soliste, mais un collectif qui déroule sa matière sur plusieurs plans.
On pourrait croire que cette influence reste réservée aux compositeurs savants. Mais non : le souffle pygmée a directement touché la pop, la world, l’électro.
Certains DJ crate-diggers (chercheurs fous de disques et de samples) jurent que la polyphonie pygmée donne des effets de transe impossibles à créer autrement. Manu Dibango l’a glissé dans ses arrangements. Damon Albarn l’a reconnu dans ses carnets de voyage pour Africa Express.
Voici quelques ingrédients typiques, qui se retrouvent dans plein de morceaux influencés par les peuples de la forêt équatoriale :
Une écoute guidée : “Likembé Géant”, du groupe Konono N°1, pour ressentir le passage d’une forêt acoustique à une ville amplifiée ; “Sanza Trance” de Francis Bebey, où le groove pygmée se greffe sur les boîtes à rythmes 80’s.
C’est là que le voyage se complique : beaucoup de samples de chants pygmées ont circulé sans que leurs auteurs soient crédités ni rémunérés. Deep Forest a été critiqué (cf. New York Times, octobre 1995), comme tant d’autres, pour avoir repris une archive sans reverser les droits ou reconnaître la source. Depuis, des initiatives existent pour protéger ces patrimoines sonores.
Heureusement, on voit de plus en plus d’artistes intégrer les chorales pygmées dans leur processus de création, soit par des collaborations en studio (le chœur de Baka Beyond aux UK, les Aka Pygmées invités par le pianiste Fabrizio Cassol pour “Pygmées Groove”, 2016), soit à travers des festivals qui mettent les deux mondes face à face (voir le Festival de l’Imaginaire, Paris).
Quand on reprend la route, on se rend compte que les musiques pygmées sont de vrais laboratoires de l’écoute. Leur façon de placer la voix, de tricoter des polyrythmes (c'est l’art de superposer plusieurs cycles rythmiques indépendants), d’inventer sur le vif, ont inspiré tout un courant qui va bien au-delà de l’Afrique.
Ce n’est pas tant une question de copier un style que d’attraper une vibration universelle : être plusieurs à faire le même rythme, mais chacun avec ses nuances, ses frottements, ses silences. On entend ça dans le jazz, les musiques électroniques, les chœurs bulgares même, et surtout dans ce plaisir d’écouter les autres pour faire naître le groove.
Alors, la prochaine fois que tu entends une boucle vocale surprenante sur un morceau de pop, ou que tu tombes sur une improvisation à plusieurs voix, pose-toi la question : et si, quelque part, ça venait d’une clairière d’Afrique Centrale ?
Envie d’approfondir ? Passe une nuit blanche avec les archives d’Ocora Radio France, plonge dans les compositions de Steve Reich, ou laisse-toi envoûter par un live d’Aka Pygmées sur YouTube. Le voyage ne s’arrête jamais… et c’est tant mieux.
On t’attend sur Universal Pulse Radio pour partager tes coups de cœur ou tes découvertes liées à cette fascinante vibration pygmée.