De Douala à Spotify : Qui fait vivre le makossa et le bikutsi aujourd’hui ?
Ferme les yeux un instant. Imagine-toi au bord du fleuve Wouri de Douala, la ville encore tiède à la tombée de la nuit. Quelque part, derrière une rang...
Imagine-toi à Marrakech, sous les lampions tard le soir. L’air sent la menthe et la fumée des brochettes. Tu entends au loin un appel lancé par une voix puissante, charriée par le bourdonnement des “krakebs” — ces castagnettes de fer dont le son semble tourner jusque dans la poitrine. Autour d’un cercle de musiciens en djellaba, la pulsation ne faiblit pas. Et dans cette boucle hypnotique, les corps se balancent, les regards se croisent, quelque chose s’élève. La musique gnawa, c’est d’abord cette scène : un moment suspendu où la spiritualité et le rythme ne font plus qu’un.
La gnawa n’est pas née d’un hasard géographique. C’est la mémoire vivante d’un peuple, les Gnaouas, descendants d’Africains subsahariens déportés au Maroc dès le XVIe siècle, bien avant l’abolition de l’esclavage (Source : RFI Musique). On retrouve les racines de leur musique du côté du Mali, du Niger et du Ghana. Leur histoire fait vibrer une question ancestralement moderne : comment réinventer l’identité, la douleur et la fête dans un même souffle ?
La gnawa a tout d’un patrimoine partagé. On y sent la transe des cultes africains, l’art du “melhoun” marocain, les harmonies arabo-andalouses, la spiritualité soufie. Ces couches musicales se superposent, chacune avec sa couleur et son récit. À la fois transmission, résistance, et syncrétisme, la gnawa crée des ponts — entre l’Afrique et le Maghreb, entre ombre et lumière.
Difficile de parler de la gnawa sans évoquer la transe. Si on devait donner un mot-clé au rituel, ce serait celui-ci : lila (la nuit). Durant ces cérémonies de plusieurs heures, on joue pour appeler les mlouk, entités spirituelles censées “habiter” les initiés. La progression sonore — répétitive, ascendante — n’est pas qu’un effet musical. C’est un outil de connexion.
Chaque instrument a son rôle dans cette montée : le guembri (basse à trois cordes) pulse au centre, comme un cœur grave. Les krakebs, eux, claquent le temps, évoquant le bruit des chaînes des anciens captifs — le rythme se double d’une mémoire lourde, portée collectivement (Source : “Gnawa Music: A Bridge Between Traditional and Modern Moroccan Music”, University of Agadir, 2022). On chante, on danse, jusqu’à entrer dans la fameuse transe, qui relève autant de la foi que du corps.
Côté groove, la gnawa ne plaisante pas. On y retrouve l’une des signatures rythmiques les plus reconnaissables d’Afrique du Nord : une polyrythmie où les krakebs croisent la ligne du guembri. Imagine une conversation entre le battement d’un tambour et le tic-tac d’un métronome, sauf que tout est joué à main nue, dans le cercle.
Ce qui accroche ici, c’est la répétition. Tu entres dans une boucle. Les Américains appellent ça le “trance groove”. En gnawa, la boucle n’endort pas, elle porte. Elle finit par t’emmener plus loin que la simple écoute : une forme d’exercice spirituel où la musique devient respiration.
Étonnant mais vrai : le groove gnawa côtoie aujourd’hui les clubs de Casablanca, les festivals d’Europe et même les samples du hip hop mondial. À partir des années 1970, les grands maîtres comme Hamid El Kasri ou Mahmoud Guinia dialoguent avec des jazzmen américains comme Randy Weston (qui décrit la gnawa comme “l’épine dorsale secrète du jazz”).
Dans les années 2000, la gnawa fusionne avec le reggae, la house, le jazz, la pop (voir la discographie de Hoba Hoba Spirit ou le projet Gnawa Diffusion). Les samples de guembri et les rythmes krakebs inspirent même des beatmakers de Detroit et de Londres — la pulpe de la tradition irrigue les nouvelles vagues.
Est-ce que la gnawa est toujours vivante au XXIe siècle ? Plus que jamais. C’est un peu la musique des paradoxes : enracinée dans la douleur mais tournée vers la fête, sacrée et populaire tout à la fois.
La spiritualité gnawa s’exprime partout où la Diaspora marocaine s’installe. Des lilas sont organisées à Bruxelles, Marseille, New York, tissant la même chaleur de cercle, la même vibration collective. On a vu émerger des collectifs mixtes, des collaborations électroniques (Guedra Guedra, DJ Click), et de jeunes maâlems qui font entrer la gnawa dans les salles de concert, avec vidéo ou danse contemporaine. Preuve que le souffle originel trouve toujours de nouvelles résonances.
Ce qui compte, ce n’est pas tant de connaître tous les codes. C’est d’embarquer dans cette pulsation, de se laisser traverser par la chaleur des voix, des peaux, des métaux. D’entendre, même sans comprendre, que la spiritualité gnawa n’est jamais coupée du rythme — et que le rythme, chez les Gnaouas, porte toujours au-delà du son.
La meilleure façon de comprendre ? Mettre les écouteurs, choisir un “Baba Mimoun” ou un “Sidi Moussa”, et se laisser porter, là où les frontières s’effacent. Toi aussi, tu entends le battement ?
Fais-moi signe : quelles musiques vois-tu comme “spirituelles” ailleurs sur la planète ? On prolonge la discussion en commentaires ou dans la prochaine playlist, si ça te dit.