Makossa : le groove camerounais qui twiste la carte musicale d’Afrique Centrale
On y est. Fin de journée, chaleur moite, circulation où klaxons et rires font partie de la bande-son. Au coin d’une rue, un vieux transistor crache “Soul Makossa...
L’Afrique du Nord, c’est une zone géographique où la culture circule. Arabes, Berbères (Amazighs), Juifs séfarades, Ottomans, Subsahariens, Andalous, entreprises françaises, Italiens… Chacun a laissé un écho dans la musique. Le littoral méditerranéen, l’influence du Sahara, la proximité de l’Afrique de l’Ouest et du Moyen-Orient : tout se mélange, s’invente, se réinvente.
Ce carrefour est ancien, mais il continue à générer du neuf chaque décennie. Passons à la première halte emblématique.
Le chaâbi, c’est la “musique du peuple” par excellence à Alger. Il naît autour des années 1920-1930, alors que la ville frémit d’ouvriers, de commerçants, de poètes. Dans les cafés du port ou les mariages, il prend la place des musiques liturgiques et se branche sur le quotidien.
Un morceau démarre souvent avec un long istikhbar (improvisation vocale en solo), comme une brume qui se lève, puis la pulsation frappe — main sur table, chœurs, instruments à cordes. Écoute le standard “Djah Joujak” par Dahmane El Harrachi, tu comprendras : la rue algéroise se glisse dans chaque accord.
Si tu aimes la soul 70’s ou le fado, tu vas sentir la même émotion de perte, la même chaleur dans les refrains partagés.
Dans le Nord de l’Algérie, à Tunis, à Tripoli, un autre courant persiste : le malouf. Hérité de l’exil andalou (15e siècle), il a gardé la complexité de ses gammes et la solennité de ses “nouba” — suites musicales longues, parfois plus de 6 mouvements, avec une logique très codifiée.
On entend dans la nouba des modulations sublimes : chaque séquence (“mizan”) évoque un état d’âme. Impossible de ne pas penser à Bach ou à la musique baroque, dans la façon de superposer les couches sonores. À Tunis, les orchestres jouent encore le malouf lors des mariages ou des fêtes religieuses. Il y a une noblesse un peu fragile, qui se teinte parfois d’une énergie quasi rock quand la percussion démarre.
Imagine la nuit à Essaouira. La ville tourbillonne, les tambours s'accélèrent. Au centre, le guembri (basse à trois cordes, à la fois grave et hypnotique), s'impose. Il pose une pulsation presque tribale, qui vient de loin : des anciens esclaves venus du Sahel, du Mali, du Niger, du Soudan. Les Gnawa bâtissent ici une musique de transe, où les chants en hassaniyya, arabe ou bambara, s’élancent comme des incantations.
Écoute le morceau “Aicha” de Hamid El Kasri : tout commence doux, puis la basse fait vibrer l’espace, et la foule reprend d’une seule voix. On sent alors ce groove ancestral — celui qui inspire aussi Damon Albarn, Bill Laswell ou Snarky Puppy (“Lingus”, live avec des invités gnawa, à découvrir absolument).
Oran, 1980. La ville bouillonne, c’est la fête, la rébellion, le cœur piétiné, les rêves de départ. Le raï jaillit dans les rues des quartiers populaires — c’est la voix des marginaux, souvent moquée, parfois censurée (“raï” veut dire “opinion” ou “avis” en arabe). Au début, la musique est brute : flûte, derbouka, cheikha (chanteuse charismatique), guesba (flûte rustique), gasba (flûte pastorale).
Puis arrivent les synthés, les boîtes à rythmes, les cuivres… et la révolution. Cheb Khaled, Cheb Mami, Rachid Taha : tous injectent du reggae, du funk, de la pop occidentale. “Didi” de Khaled explose à la Coupe du Monde 1998 — 4 millions de disques vendus. Même Sting, sur “Desert Rose”, reprend des codes du raï emmené par Cheb Mami.
À Casablanca, Fès, Meknès, on entend un autre chaabi, cousin de l’algérois, mais plus rythmique, parfois très augmenté électroniquement dans les fêtes (mariages, “hennés”, moussem). Les mélodies tournent sur un schéma entêtant : percussion ultra-présente, synthé en boucle, batterie, violon, parfois même guitare électrique.
Ce genre est fêtard, inclusif, il accompagne la fête ou la résistance. Certains artistes, comme Najat Aatabou, transforment même des chansons traditionnelles en tubes féministes (“Hadi Kedba Bayna”, “C’est un mensonge évident”).
Une pulsation différente, venue des montagnes — Atlas marocain, Kabylie, Aurès en Algérie. Les Amazighs (Berbères) gardent un répertoire où la parole, la danse et la polyrythmie (superpositions de plusieurs rythmes à la fois) tissent un appel collectif. Les chansons sont souvent portées par le “bendir” (grand tambour sur cadre), la flûte, la guitare ou le banjo, sur de longues suites répétitives quasiment hypnotisantes.
La tradition kabyle se fond aujourd’hui dans le rock, la pop, l’électro (écoute DJ Hamida ou Imarhan pour des ponts modernes avec le blues touareg).
Le Caire, capitale de toutes les pulsations arabes. C’est ici que la “grande musique” arabe s’est écrite : le tarab (“extase”, en arabe), genre où la mélodie fait vibrer l’auditeur jusqu’à l’hypnose douce. Oum Kalthoum — la plus grande, 80 millions d’auditeurs à la radio dans les années 60, des concerts de 2h par morceau ! Ensuite, Abdel Halim Hafez, Farid El Atrache.
L’orchestre typique (oud, qanun, violons à l’unisson, percussions fines) tisse un écrin sonore où la voix mène le jeu. C’est souvent très émotionnel, tout s’étire — comme si on voulait faire durer le plaisir (certains appels à réécouter un refrain plusieurs fois, “kifaya”, sont acclamés par le public).
À écouter : Oum Kalthoum (“Enta Omri”), Mohamed Mounir “Ya Ismara”, Sharmoofers ou Wegz pour la nouvelle vague.
| Genre/Origine | Artistes phares | Instruments emblématiques | Titre à écouter |
|---|---|---|---|
| Chaâbi (Algérie) | Dahmane El Harrachi, Amar Ezzahi | Mandole, banjo, derbouka | “Ya Rayah” |
| Gnawa (Maroc) | Mahmoud Guinia, Hamid El Kasri | Guembri, qraqeb | “Aicha” |
| Raï (Algérie) | Khaled, Cheb Mami, Rachid Taha | Clavier, derbouka, synthé | “Didi” |
| Malouf (Maghreb) | Orchestre Rachidia, Fergani | Oud, qanun, violon | “Nouba Rasd ed Dhil” |
| Amazigh (Kabylie) | Idir, Takfarinas | Bendir, flûte, guitare | “A Vava Inouva” |
| Tarab (Égypte) | Oum Kalthoum, Abdel Halim Hafez | Oud, qanun, violon | “Enta Omri” |
| Mahraganat (Égypte) | Wegz, Sharmoofers | Synthétiseur, boite à rythmes | “Dorak Gai” |
L’Afrique du Nord, ce n’est pas qu’une mosaïque figée de traditions : c’est un souffle qui se transforme à chaque génération. Les festivals (Gnaoua d’Essaouira, Printemps de Bourges avec des scènes maghrébines, Festival International de Carthage) prouvent chaque année que les musiques populaires et savantes dialoguent sans relâche.
N’hésite pas à partager ici tes morceaux coups de cœur, tes souvenirs de fête, ou la chanson qui, pour toi, fait sonner la Méditerranée entière. Et pour continuer à explorer, creuse la discographie de Jawad Aboul, Sofiane Saidi, Titi Robin, la nouvelle scène tunisienne, ou même des collectifs comme Acid Arab.
On n’a pas fini de faire vibrer les voiles. Fais tourner, propage la pulsation !