Imagine : une nuit de transe à Essaouira… Et des échos à New York

Ferme les yeux : tu es sur la place Moulay Hassan, en plein cœur d’Essaouira. Il est deux heures du matin, l’encens flotte, la foule ondule. Les croches métalliques des qraqeb crissent dans l’air, les tambours frappent — et soudain, tu crois entendre plus loin, un saxophone qui improvise.

Ce n’est pas une hallucination. La gnawa marocaine et le jazz new-yorkais, séparés par l’Atlantique, dialoguent par-delà les siècles.

Ce texte est une invitation à entendre les liens très concrets, presque physiques, qui unissent ces deux univers — et au-delà, toutes les musiques qui aiment le rythme, la transe, l’improvisation.

Si tu aimes Herbie Hancock, tu vas forcément accrocher. Mais aussi si tu vibres sur Oumou Sangaré, Fela Kuti ou les sons du Raï électronique. Car la gnawa a fait pulser la planète plus qu’on ne le croit.

Gnawa : histoire d’un groove migrateur

La gnawa n’est ni un genre figé, ni un folklore local enfermé dans les frontières du Maroc. C’est une musique née du déracinement, celle des descendants d’esclaves noirs venus du Sahel, surtout du Mali et du Niger, installés au Maghreb à partir du XIIᵉ siècle (source : Dominique Lemaître, "La musique gnawa, héritage et métissage"). Ils ont amené des rythmes, des chants et une spiritualité qui se sont mixés avec le soufisme marocain, épousant les cadences de la Méditerranée.

  • Instrument central : le guembri, sorte de grand luth basse à trois cordes, qui fait ronfler une pulsation hypnotique, entre basse funk et contrebasse jazz.
  • Les qraqeb : castagnettes d’acier qui, dans l’orchestre, marquent la double pulsation, comme une syncope de funk mécanique (écoute "Baba Mimoun" de Hamid el Kasri).
  • Chants collectifs : répons et improvisations sur des textes de louange, souvent en arabe ou en hassaniya, langues africaines du nord-ouest.

La gnawa, dès l’origine, c’est une façon de faire circuler le rythme entre l’Afrique de l’Ouest, l’Atlas, et la Méditerranée. Dès le XIXème siècle, on la retrouve dans les villes portuaires, où elle se frotte aux Arabes, aux Berbères, aux juifs maghrébins, posant déjà un pont sonore.

Les ponts d’écoute : gnawa et jazz, même aspiration à la transe

Pause : pourquoi le jazz ? Parce que ce que les gnawas appellent la derdeba (cette montée lente et polyrythmique vers la transe), le jazz l’appelle le groove ou le build-up. Même recherche : emmener l’auditeur dans un état modifié, où le temps se distend.

  • Improvisation : Chez les gnawas, le maître (maâlem) improvise au guembri comme un bassiste jazz dans sa ligne. Les morceaux varient souvent, même sur la base d’un thème classique.
  • Polyrythmie : Mot un peu technique, mais essentiel. Polyrythmie = plusieurs couches rythmiques qui s’entrelacent (qraqeb, main sur le guembri, chant, pieds, frappes sur le sol). Dans le jazz, c’est l’essence du swing, avec la batterie qui “break” et la contrebasse qui répond.
  • Participation : Les spectateurs sont d’emblée intégrés à la transe, comme dans un bon club de jazz où on claque des doigts sur une ligne de basse.

Lee Morgan, Pharoah Sanders, Randy Weston : ces jazzmen américains ont tous décelé ça dans les années 60-70. Ce n’est pas un hasard si, dès 1967, Weston part s’installer à Tanger : il enregistre l’album “Blue Moses” avec des musiciens gnawa. Il avouera plus tard : “dans la musique gnawa, j’ai retrouvé l’Afrique du jazz”. (source : Smithsonian Folkways)

Des morceaux-passerelles : quand la gnawa réveille le jazz

Quelques morceaux où cette filiation saute aux oreilles :

  • Randy Weston – “African Cookbook” (1969) : ouverture au piano montée comme un lever de soleil, puis groove quasi-gnawa au guembri (ici, clavier percussif). On entend la ville, le marché, la nuit. Weston dit s’être inspiré des transes gnawa.
  • Pharoah Sanders – “Upper Egypt & Lower Egypt” (1967) : ici, la structure se base sur des cycles répétés, que certains comparent à la lila des gnawas (longues veillées rituelles). Écoute les percussions en arrière-plan, ce sont des frappes quasi nord-africaines.
  • Majid Bekkas, Joachim Kühn & Ramon Lopez – “Kalimba” (2009) : album où le trio alterne jazz modal et rythmes gnawa, le tout en live. C’est incandescent.
  • Gnawa Njoum Experience (avec Bill Laswell et Maâlem Mahmoud Guinia, 2014) : une plongée directe dans ce pont, le bassiste américain sample le guembri (oui, sample = prendre un extrait sonore et le rejouer en boucle) et le tisse avec sa basse électrique.

Ces collaborations ne datent pas d’hier, mais on sent de plus en plus ce souffle revenant dans les nouveaux jazzmen : Shabaka Hutchings, Kamasi Washington citent la gnawa parmi leurs influences. Écoute “The Comet is Coming” : la basse et le groove renvoient à Marrakech.

Des chiffres & faits : la gnawa, export africain

  • Festival Gnaoua d’Essaouira : chaque édition (depuis 1998) attire jusqu’à 450 000 visiteurs en quatre jours (source) — faisant d’Essaouira un des plus grands carrefours de musiques du Sud global, cross-over jazz, reggae, funk.
  • Patrimoine mondial : l’UNESCO classe les musiques et rituels gnawa “Patrimoine Culturel Immatériel de l’Humanité” dès 2019, reconnaissant leur rôle universel de tissage et d’insertion (source : unesco.org).
  • Reprises, samples, hommages : impossible d’exhaustif, mais parmi les artistes actuels qui samplent la gnawa, on croise Anderson .Paak (“Am I Wrong” – boucle qui rappelle le guembri), ou encore la star pop Billie Eilish, qui cite la cérémonie de la lila parmi ses inspirations rythmiques sur scène (source : BBC Radio 1, 2022).

La gnawa dans le hip-hop, la house, et jusqu’aux Caraïbes

On pourrait croire au blues, au funk, au jazz, mais la gnawa trace aussi son sillon dans le hip-hop, la musique électronique et l’afrobeat actuel.

  • House et techno : Le producteur Marwan Sabb fait rimer deep house marocaine et chants gnawa sur “Tasfoult” (2021, label Mawimbi). La pulsation répétée du guembri, c’est l’ancêtre de la boucle électronique — ce qui fait “danser sans réfléchir”.
  • Hip-hop : Le génie de Casablanca Don Bigg sample déjà des lignes gnawa dans “Mabghitch”, tandis qu’à Paris, le collectif Cabaret Sauvage mixe slam et basses gnawa live.
  • Afro futurisme et groove caribéen : Sur l’île de la Réunion, le maloya (musique des esclaves africains) reprend à son compte les instruments gnawa. Aux Antilles, le gwo ka guadeloupéen partage la même logique : rythmique de transe + basses entêtantes.

Voilà pourquoi on retrouve aujourd’hui la gnawa dans la “playlist monde” de Spotify, ou dans les mixes d’artistes comme Bonobo, Ibeyi, ou DJ Click. Elle n’est plus seulement marocaine : elle vibre à Brooklyn, Lagos, Tokyo — partout où le groove veut rassembler.

5 morceaux pour sentir la connexion, maintenant

  1. Hamid El Kasri – “Sidi Moussa” : une ouverture au guembri, la rue de Tanger derrière la fenêtre.
  2. Randy Weston – “Night in Medina” : le jazz qui s’imprègne du rythme gnawa, claire comme le début d’une lila.
  3. Maâlem Mahmoud Guinia & Floating Points – “Mimouna” : collision brute entre le beat électronique et le guembri, produit à Marrakech.
  4. Shabaka Hutchings – “Black Skin, Black Masks” : sax tenté par l’Afrique du Nord, basse qui groove en boucle.
  5. Rachid Taha – “Voilà, Voilà” (remix live avec gnawa) : le raï, le rock, la gnawa se mêlent sans couture — ça pulse, ça danse, tu es partout à la fois.

L’invitation à vibrer : le monde s’entend à l’africaine

On n’a même pas effleuré toutes les passerelles : la gnawa, c’est un code rythmique secret que des générations de musiciens ont glissé dans le jazz, le blues, la techno et l’afrobeat.

À chaque fois que tu entends une basse profonde, un chant en boucle, un solo qui part loin, sache qu’il y a là, peut-être, un écho de ce vieux guembri.

Envie de creuser ? Je te lance le défi : ouvre la playlist “Gnawa Crossroads”, saute de Maâlem Mokhtar Gania à Hiatus Kaiyote, de Fatoumata Diawara à John Coltrane. On s’écoute ça, on partage, on commente ? Monte le son. Le reste suivra.

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