Makossa : le groove camerounais qui twiste la carte musicale d’Afrique Centrale
On y est. Fin de journée, chaleur moite, circulation où klaxons et rires font partie de la bande-son. Au coin d’une rue, un vieux transistor crache “Soul Makossa...
Tu avances, l’air est encore lourd du soleil qui vient de tomber, les rues vibrent, pas seulement de voix et de klaxons, mais aussi de cette basse qui sort d’une Téranga, puis d’un S.U.D (le studio urbain du coin). Là, il y a tout : le pouls sourd du mbalax (prononce “mbalakh”, ce groove né dans les années 70 avec Youssou N’Dour mais qui sonne ici comme s’il venait de demain), une nappe d’électro, un flux de rap qui fuse en wolof, en français, parfois même en anglais. C’est ça, le Dak’Art Sound.
Ce son, tu ne le reconnais pas seulement à la radio, tu le sens sous la peau, dans la foule, dans la façon dont la jeunesse de Dakar occupe l’espace, façonne sa ville et son identité. C’est de cette vitalité dont on va parler : comment la capitale sénégalaise pulse au rythme de sa scène urbaine, et comment ce Dak’Art Sound bouleverse les codes pour faire vibrer loin, très loin, bien au-delà de la presqu’île du Cap-Vert.
Dakar ne sort pas de nulle part. Capitale cosmopolite, elle a toujours été traversée par tous les vents de l’Atlantique. Ici, on mixe depuis longtemps les genres : les sonorités traditionnelles des Lébous et des Wolofs, les influences arabes, les brassages afro-cubains (pense à l’Orchestra Baobab, ce groupe emblématique qui, dès les années 70, associait la salsa à la kora sénégalaise).
Derrière ce Dak’Art Sound, il y a donc une histoire d’ouverture. Rien n’est figé, tout circule, tout se mélange – et c’est peut-être là le secret de sa vitalité.
Ici, la ville n’est pas juste un décor. Elle est un instrument. Prête l’oreille : le beat des feux de circulation, les vendeuses qui crient “thiéboudiène !” (riz au poisson), les klaxons, le bac qui traverse l’île de Gorée… Tout devient percussion, tout groove. Les rappeurs comme Nix ou Keyti en font d’ailleurs une matière sonore : on ne pose pas seulement un flow, on “arpente” la ville, on la sample direct dans le micro.
Ecoute “Deuk Bi” de Nix : au détour de chaque couplet, le sample des battements de Dakar, la cadence des bus Ndiaga Ndiaye viennent faire vibrer le morceau.
Nouveau visage du Dak’Art Sound : cette polyphonie urbaine. Le wolof se marrie au français, l’anglais surgit sur un refrain. Résultat ? Les morceaux parlent plusieurs langues en même temps, sans forcer. Chez Dip Doundou Guiss, ce sont des punchlines en wolof sur du trap, chez Moonaya ou OMG, le flow saute de la poésie en pulaar à des incantations d’inspiration mandingue.
Ce va-et-vient perpétuel donne une identité sonore mouvante : c’est urbain, résolument moderne, mais toujours accroché au terroir.
Le Dak’Art Sound ne se contente pas de refaire du hip hop US ou de l’afrobeat “à la Nigériane”. Il tisse sa propre toile sonore. Les producteurs comme Ndongo D et Canabasse insèrent des samples de sitar indien dans les refrains, des polyrythmies sabar dans la trap, des grooves inspirés du highlife (musique nigériane/ganaéene portée sur des guitares dansantes) dans l’électro.
Un exemple ? “Senegal Boy” de Dip Doundou Guiss (plus de 2,6 millions de vues YouTube en moins d’un an selon AFRIMMA 2023), où la rythmique cogne comme du trap US mais intègre le chant traditionnel du “taggal” (une incantation wolof).
Ce mélange d'énergie, de DIY (Do It Yourself), d'appétit pour l'innovation et d'ouverture sur le monde permet au Dak’Art Sound de repousser sans arrêt ses propres frontières.
| Artiste/Groupe | Morceau phare | Caractéristique |
|---|---|---|
| Dip Doundou Guiss | “Bari” | Flow nerveux, samples de kora, beat trap |
| OMG | “Viens Danser” | Rap franc-wolof, énergie pop, refrain ultra infectious |
| Nix | “Deuk Bi” | Ambiance urbaine, narration visuelle, groove mbalax |
| Canabasse | “Karim” | Expérimentation sonore, humour, samples inattendus |
| Marema | “Femme d’Affaires” | Afro-pop engagée, empowerment féminin, mélodies lumineuses |
Ce ne sont que quelques portes d’entrée. À chaque écoute, on découvre d’autres reliefs, d’autres couches, parfois plus proches de l’électro-futuriste de Petite Noir (d’origine sénégalaise-congolaise), parfois du spoken word à la Keur Gui Crew. C’est cette richesse qui bluffe.
Ce qui frappe aussi avec le Dak’Art Sound, c’est sa capacité à s’exporter. Des collaborations récentes avec Burna Boy (Nigeria), Sidiki Diabaté (Mali), Bramsito (France) ou encore Stromae (Belgique – dont la mère est d’origine sénégalaise) montrent que le son “made in Dakar” voyage. Non pas en copiant les trends mondiales, mais en proposant une touche maison qui intrigue.
Le Dak’Art Sound, c’est donc le reflet de cette vitalité en mouvement : une musique qui raconte la ville, la jeunesse, mais aussi le Sénégal de la diaspora, fière et mondialisée.
Monte le son, ferme les yeux, imagine-toi déambulant sur la Corniche, la mer à gauche, la ville à droite… Voilà, tu y es.
C’est une effervescence qui ne ralentit jamais, une “pulsation” qui bouge avec chaque génération. Les collectifs de beatmakers, la montée des artistes féminines (Moonaya, Marema, OMG), la tentation de nouveaux hybridations (afro-drill, mbalax-wave, jazz-dakar), tout cela laisse penser que Dakar restera longtemps un laboratoire à ciel ouvert.
Le Dak’Art Sound, ce n’est pas qu’un style. C’est un état d’esprit.
On comprend alors pourquoi, ici, la musique urbaine n’est jamais une simple mode. C’est une façon de vivre et de faire vibrer la ville. Alors, prêt·e à embarquer ?