D’abord, c’est quoi le highlife ?

Avant de plonger dans les nouveautés, pause sur l’essentiel. Le highlife, c’est une musique née au Ghana, qui s’est répandue au Nigeria et plus loin encore. Il se reconnaît à ses riffs de guitare pétillants, ses cuivres joyeux, cette élégance qui fait lever tout le monde quand la basse accélère. Un pied dans la polyrhythmie africaine (plusieurs rythmes qui s’entrelacent, typiques de ces régions), un autre dans les fanfares militaires importées par la colonisation — et l’irrésistible envie de faire danser.

Dès les années 1950, des légendes comme E.T. Mensah, Osibisa ou Rex Lawson portaient ce son autour du Golfe de Guinée. Puis sont arrivés les croisements : afrobeat avec Fela Kuti, juju, funk nigérian, et même le hiplife (version rapée du highlife qui a conquis le Ghana dans les années 90).

Mais en 2024, qui reprend le flambeau ?

Du Ghana au Nigeria : la nouvelle scène du highlife

1. Les héritiers directs : Gyedu-Blay Ambolley & Pat Thomas

  • Gyedu-Blay Ambolley ne se contente pas de préserver la tradition. Ce vétéran du "Simigwa" (mélange de highlife et de spoken word) enregistre encore des albums où le groove court d’un solo funky à une section cuivre toujours aussi solaire. Écoute par exemple 11th Street, Sekondi (2020), on entend tout de suite la chaleur de la scène live. Chez lui, la frontière entre jazz, highlife et funk est poreuse : si tu penses à Fela ou à Mulatu Astatke, tu es au bon endroit.
  • Pat Thomas, surnommé le "Golden Voice of Africa", continue de tourner et d’enregistrer : son album avec Kwashibu Area Band est un bijou où la voix plane au-dessus de guitares virevoltantes et de grooves hérités des années 70. Ses musiciens sont jeunes, formés sur YouTube ou dans les clubs d’Accra. Le highlife se régénère.

2. L’explosion hiplife et afrobeats : Sarkodie, R2Bees, King Promise

  • Sarkodie : Le rappeur ghanéen le plus titré (plus de 100 récompenses locales et internationales, cf. Ghana Music Awards) ré-invente à chaque album la connexion entre hip-hop, électro-pop et pulsation highlife. Sur son tube Adonai, le refrain puise dans les harmonies classiques du genre, même quand la rythmique est modernisée par des programmations électroniques.
  • R2Bees et King Promise : eux filent le groove highlife dans des tubes R&B, qui montent au sommet des charts nigérians et ghanéens (voir Billboard). Les guitares et les harmonies vocales sont une signature, la basse ne relâche jamais.

3. Les jeunes pousses ghanéennes

  • KiDi : Finaliste du concours MTN Hitmaker, il est la sensation pop du moment à Accra. Ses morceaux comme Say Cheese (28 millions de vues sur YouTube, avril 2024) sample la guitare highlife, la travestit dans une prod électronique brillante, sans jamais trahir le swing original.
  • Kuami Eugene : Couronné "Highlife Artiste of the Year" aux VGMA en 2022 (cf. GhanaWeb), il adapte l’écriture mélodique du highlife à un son proche du dancehall ou de la trap. Si tu veux sentir le mélange, écoute Angela — on part de Kumasi, on finit quelque part entre la Jamaïque et l’Afro-trap.

Le highlife en mutation : Londres, Berlin, Paris

Tu croyais le highlife réservé à l’Afrique de l’Ouest ? Les capitales européennes s’en servent comme creuset pour les nouveaux sons.

1. Projekt AMPLIFY : les diasporas créent leur laboratoire

Depuis 2018, les ateliers Projekt AMPLIFY (Londres) réunissent musiciens ghanéens et producteurs anglais autour des rythmes highlife et afrobeats. Parmi eux : Yaw Owusu (curateur, BBC) et Maya Amolo (Kenya) qui font dialoguer garage, house et polyrythmie héritée du highlife (The Guardian, 2021). Les samples de guitare, les refrains en twi, tout est tressé en direct, comme un studio d’improvisation planétaire.

2. Ibibio Sound Machine : la chaleur nigériane version électro-funk

Direction le sud de Londres, studio de répétition d’Ibibio Sound Machine. Porté par Eno Williams, ce collectif distille un highlife mutant : guitares enjouées, synthés vintage, cuivres éclatants, refrains en Ibibio (langue du sud Nigeria) et groove surboosté. Leur album Doko Mien en 2019 a reçu des critiques unanimes (1er dans la playlist "World" de BBC Radio 6 Music, BBC).

Dès la première minute, c’est un bain de lumière et de sueur : on sent la chaleur des clubs de Lagos, mais aussi la pulsation électronique qui fait entrer le highlife dans la galaxie dance. Si tu aimes LCD Soundsystem ou Tony Allen, tu accrocheras tout de suite.

3. Ata Kak : le “lost tape” devenu tube mondial

Impossible de parler du nouveau highlife sans évoquer Ata Kak. Découvert par hasard par Awesome Tapes From Africa (label/blog), son album Obaa Sima était perdu depuis 1994. Quand il est reparu en 2015, la scène électro mondiale s’est emparée de cette voix déformée, ses batteries midi et sa vibe festive : c’est le highlife lo-fi, traversé d’accents house et hip-hop. Depuis, ses concerts font salle comble partout où il passe (Montreux Jazz Festival, Primavera Sound).

Highlife et productions globales : beatmakers et producteurs

Le highlife d’aujourd’hui, c’est aussi une affaire de producteurs. Ceux qui samplent (utilisent un extrait pour le rejouer sous une autre forme) ou réarrangent les classiques.

  • Julian Marley a repris des grooves highlife dans Chalice Row Orah (2021), tissant reggae et rythmiques africaines pour un son roots et moderne.
  • DJ Juls, londonien d’origine ghanéenne, est devenu l’architecte de la scène afrobeats au Royaume-Uni. Il insère des clins d’œil à la guitare highlife dans presque tous ses hits (dont Gwarn). Son univers, c’est la rencontre entre la basse électronique, les percussions de l’afrobeat et le groove limpide du highlife. Si tu veux rentrer dans le studio, écoute ses mixes sur Soundcloud.
  • Yaw Tog, tout jeune rappeur ghanéen, s’appuie volontiers sur des samples highlife dans son flow drill (écoute Sore, 2020). On entend la tradition, mais elle vibre sous la rythmique UK drill la plus brute.

Pourquoi le highlife inspire encore ?

  • Un groove universel : La pulsation du highlife, légère et chaude, s’exporte partout, parce qu’elle laisse la place à l’impro et à la danse.
  • Des passerelles temporelles : On entend des bribes de highlife dans l’afrobeats de Burna Boy, le house sud-africain d’AmaPiano, la néo-soul de Little Simz. C’est un fil rouge : si tu t’arrêtes un instant sur l’arrangement — la façon dont cordes, cuivres, cymbales travaillent ensemble — tu repères la signature highlife.
  • Des communautés en mouvement : Aujourd’hui, la diaspora africaine, du Queens à Paris, rallume le highlife pour tisser des ponts avec la tradition. Près d’un tiers des morceaux les plus partagés par des artistes africains sur Spotify en 2023 incluaient une base highlife (source : Business Insider Africa).

À écouter, à prolonger, à partager

Artiste Morceau à découvrir Type de son Année
Gyedu-Blay Ambolley Walk 4 Ground Highlife/jazz/funk 2022
Kuami Eugene Angela Highlife/trap 2017
Ibibio Sound Machine Tell Me (Doko Mien) Highlife/électro-funk 2019
Ata Kak Obaa Sima Highlife/house lo-fi 1994/2015 (réédition)
DJ Juls Gwarn Highlife/afrobeats 2019

Le highlife, aujourd’hui, c’est une mosaïque d’influences réinventées. Rien de fixé, tout s’ouvre : un matin dans un tro-tro d’Accra, un studio londonien, un laptop à Kumasi. Les musiciens ne se contentent plus de reproduire, ils ré-imaginent, recoupent, accélèrent. On découvre alors que le souffle du highlife n’a jamais été aussi moderne.

Monte le son, explore cette sélection, glisse quelques morceaux dans ta playlist — et viens en discuter, ici ou ailleurs : quels nouveaux morceaux highlife te font vibrer ?

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