Imagine : un pont musical entre Lagos et Londres

On est en pleine nuit à Londres. Dans un club, une ligne de basse rebondit comme un cœur qui s’emballe. Au-dessus, une batterie syncopée tisse mille détails dans l’air épais. Ce n’est pas juste un morceau de pop : c’est le fantôme de Lagos qui groove dans les enceintes.

Cet écho, c’est celui de l’afrobeat. Génétiquement né au Nigeria à la fin des années 1960, le style s’est branché à presque tous les sons qui secouent l’Occident aujourd’hui. De Beyoncé à Gorillaz, des beats de Drake aux remixes de DJ berlinois : l’afrobeat ne s’écoute plus, il se respire.

Petit voyage dans l’histoire : du Shrine de Fela aux studios américains

L’afrobeat, c’est avant tout le cri de Fela Kuti, flambeur du groove, militant, showman dévorant. Dans son club de Lagos, le Shrine, on improvisait autant qu’on dénonçait. Une section de cuivres incisive, des percussions en rafale, et ce fameux “clavinet” (clavier très présent dans le funk et le reggae).

Avec Tony Allen (son batteur magique), Fela crée un cocktail inédit : l’énergie brute du highlife ghanéen (musique populaire d’Afrique de l’Ouest), la polyrythmie yoruba (plusieurs rythmes superposés qui dialoguent), la chaleur cuivrée du jazz américain, le funk à la James Brown. Ça donne une transe, une sueur, une pulsation qui descend dans les jambes.

Dans les années 70, on se presse au Nigeria pour voir la bête de scène. Mais très vite, le message passe : New York, Londres, Paris... On samplera le Fela Political Statement partout. En 2022, la maison d’édition BMI (Broadcast Music, Inc.) recense plus de 320 samples de titres de Fela Kuti dans des morceaux occidentaux.

Pour s’immerger : “Water No Get Enemy” (Fela Kuti, 1975). On y entend toute la finesse rythmique.

Ce que l’afrobeat a changé dans le groove occidental

Afrobeat et musiques urbaines : une fusion assumée

Tu entends de plus en plus de mots comme “afrobeats” (avec “s”) ? Ce n’est pas une faute de frappe, c’est une nouvelle vague ! L’“afrobeats” désigne la scène pop actuelle d’Afrique de l’Ouest, qui balance entre sons digitaux, rap, R&B, chants en pidgin anglais ou yoruba. Wizkid, Burna Boy, Tiwa Savage : ce sont des stars mondiales, et elles influencent Danny Ocean à Miami ou Aya Nakamura à Paris.

Selon Spotify, les flux musicaux “afrobeats/afrobeat” ont augmenté de 550% dans le monde entre 2017 et 2022. La pop mainstream n’a pas pu résister : Beyoncé s’est entourée de Yemi Alade pour « The Lion King: The Gift ». Ed Sheeran collabore avec Fireboy DML sur « Peru ». L'afrobeat fausse habilement les frontières, jusqu’à transformer la pop allemande ou suédoise.

À écouter : “Ye” de Burna Boy – un hymne contagieux, entre mélancolie et fête urbaine.

Pourquoi ce groove parle au monde entier ? (les secrets du battement afrobeat)

Quelques exemples concrets : afrobeat partout, même là où on ne regarde pas

Artiste Titre Ce qu’on y trouve
Beyoncé “Already” Chants en pidgin, polyrythmie, featuring avec Shatta Wale du Ghana
Major Lazer “Particula” Production influencée par l’afrobeat, collaboration panafricaine
Drake “One Dance” Beat inspiré du rythme afrobeat, voix nigériane de Wizkid
Disclosure “Tondo” Sample du “Tondoho Mba” de EKO Roosevelt (cameroun), boucle afrobeat
Gorillaz “Stylo” (remix Africa Express) Invité Tony Allen, feel afrobeat radical, groove basse-batterie typique

Cette liste est loin d’être exhaustive : chaque été, de nouveaux singles pop “sonnent africain” sans pour autant rendre explicite leur inspiration. Même Radiohead a invité Tony Allen en 2017 sur scène !

La scène électronique : quand DJs et producteurs s’y mettent

Dans la techno et la house actuelles, l’influence afrobeat est partout. Chez Peggy Gou ou Blond:ish, les samples de batteries nigérianes s’invitent entre deux kicks lourds. Même la techno berlinoise fait son marché chez Fela : certains morceaux de Dixon ou Keinemusik utilisent ces percussions rondes pour donner de la chaleur à la froideur électronique.

Le producteur Kaytranada, Haïtiano-canadien, l'assume : « La pulsation africaine, c’est le désordre qui fait danser, le non-conformisme rythmique qu’on retrouve dans toutes les block parties de Detroit à Lagos. » (Entretien dans Pitchfork, 2020)

À écouter sans tarder : “Lite Spots” (Kaytranada, sample brésilien, groove afrobeat dans la structure rythmique).

Rendre à l’Afrique ce qui lui appartient : respect, dialogue, ré-invention

S’il y a une chose à tirer de ce voyage, c’est qu’il n’y a pas “l’Afrique qui inspire l’Occident” comme un stock inépuisable de rythmes à consommer. Il y a un dialogue : des musiciens londonien·ne·s qui enregistrent à Lagos (voir la reine Erykah Badu), des Nigérian·ne·s qui reprennent les codes esthétiques des clips américains, des producteurs qui citent leurs sources. On ne compte plus les labels comme Strut Records (Londres) ou Kalakuta Records (Lagos) qui organisent des échanges.

L’afrobeat, c’est une musique en mouvement perpétuel : elle franchit les frontières, elle tisse, elle inspire, elle répond. Et si tu veux sentir cela vraiment, laisse-toi emporter par une playlist : commence par “Expensive Shit” de Fela, enchaîne sur “Anybody” de Burna Boy, termine avec “Tondo” de Disclosure et tu verras… Le monde bat plus vite.

Envie de continuer le voyage ?

On a tous une pulsation universelle, il suffit d’y prêter l’oreille. Alors… tu montes le son ?

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