Imagine… Oran, fin de soirée, un oud résonne dans la brume

Il est tard. Tu marches entre les lumières fatiguées du port d’Oran. Les échos se mêlent : voix rauques, claquements de mains, vibration sourde d’un bendir. Sur un banc, une femme enrobe la nuit de mélopées incantatoires. Rien à voir avec un concert aseptisé : c’est brut, vivant. C’est le souffle d’un style qui a traversé l’histoire en défiant les dogmes, le raï.

Découvrir les origines du raï, c’est remonter le fil d’un puzzle musical cousu par l’exil, la marge, la fête, et la soif d’impertinence. Direction Oran, là où tout (ou presque) a commencé.

Dans la lumière d’Oran : racines et mouvements

Oran n’est pas seulement une ville d’Algérie. C’est une veine battante qui pulse d’influences : port méditerranéen ouvert sur l’Espagne, la France, le Maroc, le Sahara, l’Orient…

  • Au XIXe siècle déjà, la “petite Paris” du Maghreb vibrait de mixages sonores entre musiques arabes, andalouses et berbères.
  • Dans les années 1920-30, Oran explose : bars, bordels, marchés, rues populaires où se croisent dockers, poètes, marchands et musiciens itinérants. On écoute tout : cabaret français, tango, même du jazz débarqué des bateaux !

C’est là qu’on voit naître ce besoin de tout tordre, tout métisser. Le raï, avant d’être un courant, c’est cette attitude : oser le mélange, bousculer le classicisme, injecter sa propre urgence dans la musique.

À la source : le chant populaire, rebelle et sans filtre

Pour sentir les racines du raï, il faut écouter les cheikhs et cheikhates dès l’époque coloniale.

  • Les cheikhs, bardes ruraux, inventent les medh — poèmes-chants d’éloge et de prière. Mais déjà ils glissent de l’ironie, de la satire, bousculant la bienséance. On parle du medh chaâbi, racines rurales liées au terroir oranais (Ecoute Cheikh Hamada pour saisir cette ambiance).
  • Les cheikhates, souvent marginalisées, cassent les tabous : elles chantent l’amour, l’ivresse, la misère — au grand dam des notables locaux (Pense à Cheikha Tetma, Cheikha Remitti à ses débuts).

Déjà, ces femmes et ces hommes jouent sur des ghaita (une sorte de hautbois), gallal (percussion cylindrique), et improvisent dans un souffle très personnel.

Le mot “raï” signifie littéralement “avis”, “opinion” : on chante ce qu’on pense, sans fards, parfois contre la censure, à la marge.

D’Andalousie à Oran : le mariage de la mélodie et du rythme

Impossible d’ignorer l’héritage andalou. Depuis la fin du Moyen-Âge, la région d’Oran reprend des gammes, des modes, une science du maqam (système musical arabe) venus d’Espagne.

  • Les mélismes (ces envolées vocales), les battements syncopés au bendir ou au derbouka : tout ça, c’est de l’ADN andalou réapproprié.
  • Mais à Oran, on simplifie, on donne de la place au texte, à la rythmique, à l’énergie brute du quotidien.

C’est à partir de là que le raï va préférer la pulsation (le groove) au service du vécu, plutôt que le raffinement classique.

Années 1940-50 : la grande bascule, des cafés maures à l’électricité

On glisse alors dans l’âge d’or des cafés maures. Ce sont les clubs populaires de l’époque : quelques tables, du kif et du thé, et surtout, une liberté totale de parole.

Dans ces nuits électriques, les musiciens prennent tout : mawals improvisés (chants d’intro), refrains populaires, rythmes d’Afrique de l’Ouest (via les migrants), instruments bricolés, premiers micros.

C’est aussi l’époque où débarquent l'accordéon et la guitare. Sans eux, pas de raï moderne ! Cheikha Rimitti, figure tutélaire, incarne ce tournant : une voix de roc, un phrasé libre, des rites de fête (écoute “Charrak Gattà”), une façon de “dire le vrai”.

  • Fait marquant : Dès 1954, plus de la moitié des chansons diffusées dans les bars d’Oran sont des textes de femmes (source : Le Monde diplomatique, 2011).

Et dès cette époque, on emploie le terme “raï” non pas comme nom de genre, mais comme cri (“Ya Raï !”, “Donne-moi ton avis !”).

L’après-Indépendance : la déferlante urbaine et l’électricité

Avec les années 1970-80, Oran se transforme. Fuite des élites, arrivée en masse des jeunes ruraux, explosion urbaine… Toute une génération aspire à bouger les lignes sonores.

  • Introduction du synthétiseur : En 1979, le groupe El Azhar sample le son du casio VL-Tone, et crée un choc. D’un seul coup, le raï passe du “son roots” à la pulsation électronique.
  • Amplification de la basse, inspiration disco, jazz funk : la nuit oranaise résonne de basses grasses, de claviers cheap (Korg, Roland).
  • Adoption du saxophone grâce à Bellemou Messaoud, icône du raï orchestral : le sax fait swinger la ligne mélodique.

Oran devient alors un laboratoire : chaque groupe invente, superpose, sample sans tabous. Les cassettes se vendent “sous le manteau” (on estime que plus de 2 millions de cassettes pirates de raï ont circulé rien qu’en 1985 — source : Libération).

PériodeÉvénement cléHéros du moment
Années 1930-40Racines populairesCheikh Hamada, Cheikha Tetma
Années 50Entrée de l’accordéon, affirmation féminineCheikha Rimitti
Années 70-80Rupture électroniqueBellemou Messaoud, Khaled, Boutaiba Sghir

Résistances, provocations et soif de liberté

Le raï n’a jamais fait consensus. Dès ses débuts, il dérange. Les autorités coloniales le voient comme musique des marginaux, les traditionalistes l’accusent de saper la morale, même la radio publique tarde à l’adopter.

Mais cette résistance nourrit sa vitalité : le raï chante l’interdit, la fête, la parole vive. C’est toute la société oranaise qui bouge, souvent la nuit, loin des regards (Ecoute “Ana Bit N’tfik” de Khaled pour retrouver cette ambiance fiévreuse).

  1. Email social : Le raï parle du chômage, des galères, de l’exil, bien avant de devenir un tube mondial.
  2. Langue mixte : L’arabe dialectal, le français, un brin d’espagnol, des formules kabyles : tout se mélange, signe de l’ouverture oranaise.

Dans les années 80, le raï explose hors d’Algérie — Bercy 1986 (premier grand concert à Paris), puis Casablanca, puis New York. Mais sa sève reste cet esprit frondeur né dans les rues d’Oran.

Le raï aujourd’hui : la vibration reste oranaise

Tu entends peut-être du raï “électro-pop” sur TikTok ou dans les clubs à Paris, mais la pulsation originelle vibre toujours près d’Oran.

  • On y trouve des collectifs qui réinventent le raï-fusion, comme RaiNbow ou Raïna Raï.
  • Des labels indépendants (voir Rebel Tunes Records, Alger) jouent les passeurs avec des rééditions vinyles.
  • Les samples de beatmakers internationaux (DJ Snake, Acid Arab) continuent d’emprunter flow et mélodies à la veine oranaise.

La force du raï, c’est cette capacité à raconter Oran sans frontières — une ville qui n’appartient à personne, mais où tout le monde, à sa façon, cherche sa note juste.

Pour aller plus loin, laisse-toi embarquer :

  • Cheikha Rimitti, “Charrak Gatta” (édition originale, 1975)
  • Bellemou Messaoud et Boutaïba Sghir, “Mazal mazal”
  • Khaled, “Hada Raïna”
  • The Rough Guide to Raï (compilation, 2004, World Music Network)

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Le soleil se lève sur la baie d’Oran. La pulsation, elle, ne s’arrête jamais.

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