Makossa : le groove camerounais qui twiste la carte musicale d’Afrique Centrale
On y est. Fin de journée, chaleur moite, circulation où klaxons et rires font partie de la bande-son. Au coin d’une rue, un vieux transistor crache “Soul Makossa...
Il est tard. Tu marches entre les lumières fatiguées du port d’Oran. Les échos se mêlent : voix rauques, claquements de mains, vibration sourde d’un bendir. Sur un banc, une femme enrobe la nuit de mélopées incantatoires. Rien à voir avec un concert aseptisé : c’est brut, vivant. C’est le souffle d’un style qui a traversé l’histoire en défiant les dogmes, le raï.
Découvrir les origines du raï, c’est remonter le fil d’un puzzle musical cousu par l’exil, la marge, la fête, et la soif d’impertinence. Direction Oran, là où tout (ou presque) a commencé.
Oran n’est pas seulement une ville d’Algérie. C’est une veine battante qui pulse d’influences : port méditerranéen ouvert sur l’Espagne, la France, le Maroc, le Sahara, l’Orient…
C’est là qu’on voit naître ce besoin de tout tordre, tout métisser. Le raï, avant d’être un courant, c’est cette attitude : oser le mélange, bousculer le classicisme, injecter sa propre urgence dans la musique.
Pour sentir les racines du raï, il faut écouter les cheikhs et cheikhates dès l’époque coloniale.
Déjà, ces femmes et ces hommes jouent sur des ghaita (une sorte de hautbois), gallal (percussion cylindrique), et improvisent dans un souffle très personnel.
Le mot “raï” signifie littéralement “avis”, “opinion” : on chante ce qu’on pense, sans fards, parfois contre la censure, à la marge.
Impossible d’ignorer l’héritage andalou. Depuis la fin du Moyen-Âge, la région d’Oran reprend des gammes, des modes, une science du maqam (système musical arabe) venus d’Espagne.
C’est à partir de là que le raï va préférer la pulsation (le groove) au service du vécu, plutôt que le raffinement classique.
On glisse alors dans l’âge d’or des cafés maures. Ce sont les clubs populaires de l’époque : quelques tables, du kif et du thé, et surtout, une liberté totale de parole.
Dans ces nuits électriques, les musiciens prennent tout : mawals improvisés (chants d’intro), refrains populaires, rythmes d’Afrique de l’Ouest (via les migrants), instruments bricolés, premiers micros.
C’est aussi l’époque où débarquent l'accordéon et la guitare. Sans eux, pas de raï moderne ! Cheikha Rimitti, figure tutélaire, incarne ce tournant : une voix de roc, un phrasé libre, des rites de fête (écoute “Charrak Gattà”), une façon de “dire le vrai”.
Et dès cette époque, on emploie le terme “raï” non pas comme nom de genre, mais comme cri (“Ya Raï !”, “Donne-moi ton avis !”).
Avec les années 1970-80, Oran se transforme. Fuite des élites, arrivée en masse des jeunes ruraux, explosion urbaine… Toute une génération aspire à bouger les lignes sonores.
Oran devient alors un laboratoire : chaque groupe invente, superpose, sample sans tabous. Les cassettes se vendent “sous le manteau” (on estime que plus de 2 millions de cassettes pirates de raï ont circulé rien qu’en 1985 — source : Libération).
| Période | Événement clé | Héros du moment |
|---|---|---|
| Années 1930-40 | Racines populaires | Cheikh Hamada, Cheikha Tetma |
| Années 50 | Entrée de l’accordéon, affirmation féminine | Cheikha Rimitti |
| Années 70-80 | Rupture électronique | Bellemou Messaoud, Khaled, Boutaiba Sghir |
Le raï n’a jamais fait consensus. Dès ses débuts, il dérange. Les autorités coloniales le voient comme musique des marginaux, les traditionalistes l’accusent de saper la morale, même la radio publique tarde à l’adopter.
Mais cette résistance nourrit sa vitalité : le raï chante l’interdit, la fête, la parole vive. C’est toute la société oranaise qui bouge, souvent la nuit, loin des regards (Ecoute “Ana Bit N’tfik” de Khaled pour retrouver cette ambiance fiévreuse).
Dans les années 80, le raï explose hors d’Algérie — Bercy 1986 (premier grand concert à Paris), puis Casablanca, puis New York. Mais sa sève reste cet esprit frondeur né dans les rues d’Oran.
Tu entends peut-être du raï “électro-pop” sur TikTok ou dans les clubs à Paris, mais la pulsation originelle vibre toujours près d’Oran.
La force du raï, c’est cette capacité à raconter Oran sans frontières — une ville qui n’appartient à personne, mais où tout le monde, à sa façon, cherche sa note juste.
Pour aller plus loin, laisse-toi embarquer :
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Le soleil se lève sur la baie d’Oran. La pulsation, elle, ne s’arrête jamais.