Imagine Marrakech à minuit : la naissance d’un son

Ferme les yeux. Imagine que tu es sur la place Jamaâ El Fna à Marrakech, à minuit passé. L’air sent la menthe fraîche, la foule s’est clairsemée, mais là, sous une guirlande de lampes, une troupe de musiciens gnawa commence un lila, cette transe nocturne qui efface les frontières entre le souffle, la danse, et la mémoire. Le grand guembri (luth à trois cordes) lance un riff répétitif, les qraqeb (castagnettes métalliques) claquent, et les voix appellent au voyage. Voilà, tu entends les origines de la musique gnawa.

Aux racines africaines du Maroc : esclavage, résistance et transmission

L’histoire de la musique gnawa, c’est d’abord celle d’un peuple déplacé, arraché à sa terre, mais jamais à sa pulsation.

  • Origines géographiques : Les Gnawa, aussi appelés Gnaoua, sont d’ascendance subsaharienne. Leurs ancêtres sont venus du Mali, du Niger, du Ghana, du Soudan, parfois même du Nigeria. Ces populations ont été emmenées au Maroc dès le XVIe siècle via les routes de l’esclavage transsaharien (Jeune Afrique).
  • Rencontre des cultures : Au Maroc, ils intègrent à leur cosmogonie les traditions religieuses locales, fusionnant soufisme, islam populaire et cultes animistes d’Afrique de l’Ouest. On retrouve ce brassage dans les rythmes, chants, et même dans certains mots en arabe, en berbère ou en bambara.
  • Un art de la résistance : En dépit de l’oppression et du déracinement, la transe gnawa est restée une forme de résistance douce, un moyen de garder le lien avec l’Afrique ancienne tout en s’insérant discrètement dans les médinas marocaines.

Le cœur du rituel : la transe pour guérir, connecter, célébrer

On ne peut pas parler de la musique gnawa sans évoquer la lila, la cérémonie par excellence qui tisse la nuit, guérit, rassemble.

  • Un rituel pluriel : La lila (ou derdeba) est un moment de musique en continu, souvent de la tombée du soleil à l’aube. Elle organise la rencontre entre musiciens, danseurs, esprits (mlouk), et public. On y invoque différents saints, esprits, animaux, à travers les chants - chaque partie ayant son rythme, sa couleur, ses encens.
  • La polyrythmie au service de la transe : La polyrythmie est un enchevêtrement complexe de rythmes où plusieurs structures percussives coexistent et se répondent, ici principalement entre le guembri, les qraqeb, et la voix lead. C’est elle qui emporte le danseur vers l’extase.
  • La valeur thérapeutique : On vient à une lila pour se libérer d’un mal, pour “équilibrer” son esprit. Depuis des siècles, la tradition gnawa officie comme rituel de soin populaire.

Si tu veux entendre une lila captée presque sur le vif, va écouter "Lila Aissaoua" de Maâlem Mahmoud Guinia. On entend littéralement la nuit tourner autour du rythme.

Des instruments comme des passeports : le guembri et les qraqeb

Il est impossible de parler du son gnawa sans s’attarder sur deux outils magiques de la transe :

  • Le guembri : C’est un grand luth à trois cordes, taillé dans un seul tronc de bois, habillé d’une peau de chameau. On le pince comme une basse acoustique. Son timbre rappelle les harpes d’Afrique de l’Ouest, mais il groove comme un vieux sample de hip-hop. On sent la terre, le feu, la nuit dans chaque note.
  • Les qraqeb : Ce sont de grandes castagnettes en fer, lourdes, métalliques, qui claquent en continu. Les qraqeb, c’est la pulsation pure, la marche rituelle. Parfois, ils évoquent le bruit des chaînes et du voyage forcé. Beaucoup de gnawa voient dans leur clang ! une mémoire de la traversée du Sahara.

Tu peux entendre la combinaison parfaite du guembri et des qraqeb dans "Baba Mimoun" par le Maâlem Hmida Boussou. Dès l’intro, ça vibre et ça embarque.

Un langage, des mythes, un répertoire

Les chansons gnawa racontent, prient, convoquent. Elles déroulent un répertoire immense - plusieurs centaines de titres - mais toujours autour de quelques figures et thèmes pivots :

  • Les saints (marabouts) : Sidi Bilal (premier muezzin de l’Islam, noir d’origine éthiopienne), Sidi Mimoun, Lalla Mira, Sidi Moussa...
  • Les esprits (mlouk) : Chaque esprit est invoqué par un rythme, une couleur de tissu, une odeur d’encens. On y parle d’animaux (lion, serpent), d’eaux, de cieux, bref, de toutes les forces qui traversent la vie.
  • Un vocabulaire mixte : Beaucoup de titres sont en arabe dialectal, parfois en berbère, parfois en bambara ou haoussa. Par exemple, “Allah Allah Baba Mimoun” (Prière à Sidi Mimoun), ou “Jilani”.

Un bon point de départ pour explorer les textes : "Gnawa Home Songs" du label Gnawa One Song, un projet documentaire qui traduit et explique plusieurs refrains clés.

Transmission et oralité : un patrimoine vivant

Chez les gnawa, tout est affaire de transmission. Pas de partitions, mais une tradition orale, où le savoir passe du maâlem (maître) à l’élève par l’écoute et la répétition. C’est ce qui explique la diversité des styles de ville en ville.

Ville Spécificités Maâlems célèbres
Marrakech Styles très polyrythmiques, grande intensité dans les lilas publiques Mahmoud Guinia, Mustapha Baqbou
Essaouira Ambiance plus “cosmopolite”, beaucoup de collaborations internationales Abdelkebir Merchane, Abdeslam Alikane
Casablanca Fusions pointues, grosses ouvertures jazz et rock Hamid El Kasri

Aujourd’hui, il existe plus de 1 500 confréries gnawa actives au Maroc (Le360).

Quand la gnawa déborde : influences et fusions modernes

Ce qui est fou, c’est la capacité du groove gnawa à dialoguer avec d’autres univers sans perdre son âme. Depuis les années 1960 déjà, les musiciens gnawa invitaient le jazz, le rock, la world music dans leur transe.

  • Jimi Hendrix : De passage à Essaouira en 1969, il tombe amoureux du son gnawi. D’après la légende (jamais totalement certifiée), il aurait samplé une rythmique gnawa sur "Voodoo Child" – écoute l’intro, tu verras ! (Le Monde)
  • Festival Gnawa d’Essaouira : Depuis 1997, ce rendez-vous réunit chaque année les plus grands maâlems et des invités d’envergure (Pat Metheny, Marcus Miller, Oumou Sangaré...) pour des “fusions” improvisées en direct. Le dernier festival a réuni plus de 400 000 personnes en quatre jours (chiffres officiels de 2023).
  • Électro et hip-hop : Des producteurs comme Flako ou Acid Arab samplent le guembri pour créer des nappes électroniques qui font danser Berlin ou Paris. Même Major Lazer a invité la gnawa sur "Lay Your Head On Me" en 2020.

Pour explorer les modernités gnawa, jette une oreille à "Al Qantara" de Hicham Chahidi X Schizophrenia. La pulsation ancestrale rencontre les machines.

Reconnaissance et enjeu patrimonial

  • L’UNESCO inscrit la gnawa au patrimoine immatériel mondial en 2019 (UNESCO). Une victoire symbolique, mais aussi politique : préserver la transmission, valoriser des artistes trop longtemps marginalisés, et transmettre ce souffle aux générations futures.
  • Enjeux économiques : Le tourisme musical lié à la gnawa représente près de 25% des visiteurs annuels d’Essaouira (source : délégation du tourisme Maroc 2022).

Mais le vrai enjeu est ailleurs : garder la gnawa vivante, pas figée comme une relique.

Écoutes recommandées : embarque pour la transe

  • Maâlem Mahmoud Guinia - "Baba Mimoun" (album “The Trance of Seven Colors”)
  • Hamid El Kasri & Hindi Zahra - "Sidi Yamani"
  • Gnawa Diffusion - "Oud Al Ward"
  • Acid Arab & Bab L’Bluz - "Ya Mahla"
  • Maâlem Mustapha Baqbou - "Lila Aissaoua"

Laisse la nuit jouer : prolonger le souffle gnawa

La gnawa n’a pas de début net, ni de fin précise. Elle est voyage, pont, souffle. Ce n’est pas seulement une musique à écouter, c’est une façon de sentir le monde – à travers une basse qui pulse, des mains qui claquent, des voix qui conjurent l’impossible.

Alors si la pulsation t’a accroché, laisse-toi tirer quelques soirs vers une lila, ou remonte le fil, du Mali jusqu’aux ruelles marocaines. Et partage ici : qu’as-tu ressenti en découvrant le groove gnawa pour la première fois ?

Monte le son : la transe commence à chaque battement.

En savoir plus à ce sujet :