Makossa : le groove camerounais qui twiste la carte musicale d’Afrique Centrale
On y est. Fin de journée, chaleur moite, circulation où klaxons et rires font partie de la bande-son. Au coin d’une rue, un vieux transistor crache “Soul Makossa...
On commence sur une place blanche, entre les ruelles de l’Albaicín. Il fait chaud, la ville s’endort à moitié, mais une guitare démarre en sourdine. Ce n’est ni du flamenco pur, ni de la pop : il y a une inflexion étrange, un motif récurrent, qui sent l’orient autant que l’Europe. Ce motif, il vient souvent de là : des musiques andalouses, nées dans l’Espagne médiévale, et qui voyagent aujourd’hui jusque dans le dernier morceau sorti sur Bandcamp.
Sur Universal Pulse Radio, ce genre de passage est plus fréquent qu’on le croit. La musique andalouse n’a rien d’un vieux souvenir conservé dans une vitrine. Elle circule, elle infuse, elle pousse des artistes et des producteurs de Casablanca à Séville, de Paris à Buenos Aires, à inventer un monde où passé et présent battent au même rythme.
Alors, comment la musique andalouse fait-elle vibrer les créations modernes ? On embarque.
Petit rappel, car c’est là que tout commence. La musique andalouse, aussi appelée arabo-andalouse ou al-âla au Maroc, naît entre le IXe et le XVe siècle, dans une Andalousie cosmopolite (Al-Andalus), sous domination omeyyade puis nasride. Dans ces palais, des musiciens juifs, musulmans et parfois chrétiens créent une hybridation entre maqâms orientaux (le système de modes des musiques arabes), rythmiques africaines et chants romantiques des troubadours.
Quand la Reconquista chasse les populations musulmanes et juives d’Espagne, beaucoup s’installent au Maghreb (notamment à Fès, Tlemcen, Alger, Tunis) en emportant les répertoires et les instruments : oud (le luth), qanûn (la cithare à cordes), percussions, flûtes, etc. (Source : Musée de la musique, Paris)
Aujourd’hui, la tradition perdure, surtout au Maroc où l’on compte plus de 800 000 écoutes mensuelles pour la seule légende Nass El Ghiwane sur Spotify (2024). Mais ce patrimoine, ce n’est pas qu’une affaire de puristes ou de concerts patrimoniaux.
Pour saisir la persistance de l’influence andalouse, on peut repérer quelques signes forts :
Le résultat ? Même un morceau de Rachid Taha ou de Rosalía garde parfois une empreinte andalouse, cachée dans un riff ou une modulation.
Depuis les années 1970, il y a comme un boom. Des artistes maghrébins s’inspirent clairement de la tradition andalouse pour bâtir de nouveaux sons populaires.
On croyait la musique andalouse réservée au tarbouche et au costard blanc. Mais non. Depuis dix ans, elle revient sur le dancefloor, remixée, électrifiée, prête à faire lever les foules.
Tout cela n’est pas un hasard. Une étude de Spotify menée en 2019 sur plus de 10 000 playlists mondiales relevait que la progression des titres “orientaux” dans la pop et la dance européenne avait augmenté de 320 % en cinq ans, notamment en France, en Turquie et en Espagne (source : Spotify Culture Next Report 2020).
Le jazz aussi succombe à l’Andalousie.
Dans tous ces cas, il y a une recherche de chaleur, une envie de faire tourner les cycles, de produire une tension sensuelle entre tradition et invention.
Aujourd’hui, la tendance ne ralentit pas. Difficile de ne pas croiser un sample andalou dans la trap espagnole, la drill marocaine ou le rap algérien.
Même la pop mainstream s’y met. Gims place des palmas et des chœurs hispano-maghrébins dans ses couplets sur “Le prix à payer” ou “Sapés comme jamais”.
| Artiste | Morceau | Influence andalouse | Année |
|---|---|---|---|
| Rosalía | Malamente | Palmas, chant flamenco, mode phrygien | 2018 |
| Acid Arab feat. Sofiane Saidi | Leila | Mélodie maqâm hijaz, rythme ternaire | 2019 |
| C. Tangana | Demasiadas Mujeres | Chorale flamenca, polyrythmie | 2021 |
| Nass El Ghiwane | Allah Ya Moulana | Chant nuba, rythme lent 10/8, oud | 1976 (toujours repris) |
| Shakira | Ojos Así | Arabesques mélodiques, percussions maghrébines | 1998 |
Le meilleur moyen de sentir l’influence de la musique andalouse sur les créations modernes, c’est encore d’écouter sans attendre. On décèle d’autres couleurs, d’autres façons de lancer un refrain ou de porter un groove.
Ce n’est pas seulement une histoire de nostalgie, ni d’un folklore figé. Si la musique andalouse s’infiltre dans les créations modernes, c’est parce qu’elle offre des outils puissants : une souplesse rythmique, un goût du mélange, un souffle épique qui relancent sans cesse la machine à sons.
Des raps de Casablanca aux clubs de Madrid, des métros parisiens aux plages d’Oran, on continue de croiser ce même battement andalou, travaillé, déplacé, célébré. Comme un refrain sans fin, prêt à ressurgir dans tes trajets du matin… ou au cœur d’une nouvelle fête.
Alors, quel est ton morceau préféré où tu as cru entendre ce souffle andalou ? Partage-le – ici, on écoute ensemble. Monte le son, et laisse l’Andalousie refaire surface dans ta playlist.