Makossa : le groove camerounais qui twiste la carte musicale d’Afrique Centrale
On y est. Fin de journée, chaleur moite, circulation où klaxons et rires font partie de la bande-son. Au coin d’une rue, un vieux transistor crache “Soul Makossa...
Ferme les yeux, laisse-toi embarquer dans une ruelle blanche d’Essaouira, sur la côte Atlantique du Maroc. Il est tard, la brume de mer fuse autour des lampadaires, et là, un battement sourd s’échappe d’une cour en retrait. Ça commence doucement, c’est le temps du lila, la veillée sacrée gnawa. Un appel. Tu entends le guembri qui pulse, suivi des claquements métalliques des qraqeb. Derrière, une voix se lève, chaude, incantatoire – et tout le monde répond. C’est dans cette ambiance, pleine de transe et de chaleur, que les instruments gnawa prennent tout leur sens.
Avant de plonger dans les sons, posons le décor. Les Gnawa, descendants d’esclaves d’Afrique subsaharienne, forment une confrérie mystique reconnue pour sa musique de transe au Maroc, mais aussi en Algérie et en Tunisie. Leur musique n’est pas juste festive ; elle soigne, relie, raconte et partage.
Chaque instrument gnawa est porteur de symboles. Ils ne sont pas là pour la simple beauté du groove : ils servent à connecter les vivants aux esprits, à accompagner la danse, à soutenir la transe. Le rythme n’est pas vain, il est fonctionnel.
Alors, quels sont les acteurs de ce groove hypnotique ? Voici ceux qui font battre le cœur gnawa.
Impossible de parler gnawa sans commencer par le guembri (ou gimbri, ou sintir). Imagine une grande basse rustique en bois, avec une caisse de résonance recouverte de peau de chameau ou de chèvre, trois grosses cordes faites d’intestins. Son son est profond, presque caverneux, entre la basse funk et le oud saharien.
Un exemple incontournable : “Baba Mimoun” par Maâlem Mahmoud Guinia – chaque note semble racler la terre, s’élever dans la nuit. A écouter d’urgence sur YouTube ou en vinyle pour vraiment sentir le souffle du guembri.
Dès que tu entends les qraqeb (qu’on écrit aussi krakebs ou karkabou), tu sais que tu es en territoire gnawa. Ces percussions métalliques – sortes de castagnettes géantes en fer forgé – claquent comme mille chaînes brisées. Leur rythme est direct, pulsé, presque martial par moments.
Un morceau : “Lila Aicha” par Maâlem Hamid El Kasri – dès les premières mesures, les qraqeb s’invitent, ils tirent le public vers la danse, impossible de rester immobile.
Dans certaines cérémonies, on ajoute le tbol (ou tabla gnawiya) : un tambour à double peau, joué à la main. Il pose la basse des basses, une vibration puissante qui fait trembler les murs – parfois accompagné d’une ganga (autre grand tambour de transe, surtout dans les cérémonies au Sahara algérien).
Exemple à découvrir : les vidéos “Lila gnawia à Marrakech” sur la chaîne YouTube Urban Africa. On entend le tbol derrière, comme une marée qui porte tout le monde.
Il ne faut pas oublier l’instrument le plus mobile du répertoire : la voix, souvent collective, répondant au maâlem comme dans les call & response du gospel américain. Les claps (battements de mains) ajoutent une couche aérienne : ça pulse, ça ondule, ça donne la sensation d’un cœur qui s’agrandit, à mesure que la soirée avance.
Un bon exemple : “Toura Toura” par le groupe Gnawa Diffusion : tu entends net les chœurs monter, la foule qui participe. Ce côté polyphonique, c’est l’ADN du gnawa.
Depuis les années 1970, le gnawa a embarqué au-delà des frontières marocaines. Les instruments traditionnels se frottent à de nouveaux sons, créant des fusions surprenantes.
Cette ouverture, elle se sent : dès qu’on mixe guembri + batterie ou qraqeb + synthés, de nouveaux grooves naissent. Le métal répond au beat, la basse enrobe les machines. L’esprit gnawa reste, le souffle change.
Le mieux pour vraiment ressentir la magie des instruments gnawa : l’écoute active. Voici quelques conseils pour apprendre à les repérer :
Un détail qui frappe : chaque guembri est unique. Il est taillé main par main, personnalisé par son propriétaire. Certains sont décorés de symboles soufies, d’autres de motifs amazighs. On dit même que le son d’un guembri vieillit, s’enrichit avec chaque cérémonie.
Fun fact : un jeu de qraqeb peut coûter entre 40 et 150 euros selon le métal et la région (source : artisans du souk de Marrakech). La fabrication peut prendre jusqu’à trois jours, chaque paire sonne différemment !
Pour explorer à fond le groove gnawa :
Les instruments gnawa, c’est bien plus qu’une liste ou un catalogue. C’est une chaîne vivante, qui vibre de la peau des doigts jusqu’aux oreilles du monde entier. Que tu sois fan de soul, d’afrobeat ou d’électro, il y a une part de toi qui peut vibrer à la pulsation du guembri, au métal des qraqeb.
Monte le son, cherche ces instruments dans tes disques, partage tes trouvailles, commente si tu découvres un nouveau son : le groove ne s’arrête jamais.